La donation à l'État français

«Je donne à l'État toute mon œuvre en plâtre, marbre, bronze, pierre, et mes dessins ainsi que la collection d'antiques que j'ai été heureux de réunir pour l'apprentissage et l'éducation des artistes et des travailleurs - Je demande à l'État de garder en l'hôtel Biron qui sera le musée Rodin toutes ses collections, me réservant d'y résider toute ma vie» [1] Auguste Rodin 1909

Par Bénédicte Garnier

 

Vers la Donation

Dès 1909, Rodin organisait sa postérité et rêvait d’un musée rassemblant son œuvre et ses collections d’antiques.

 

Le 13 octobre 1911, l'État acheta l’hôtel Biron et l'attribua au ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

 

En 1912, grâce à de nombreux appuis, Rodin obtint quelques garanties de l'État, et fit aussitôt transporter une partie des antiques de Meudon à Paris pour les exposer parmi ses sculptures et ses dessins, dans les salles de l'hôtel Biron.

 

En 1913, le Sous-Secrétaire d'État aux Beaux-Arts, Albert Dalimier demanda à Henri Marcel, Directeur des musées nationaux, d'organiser la rédaction de l'inventaire des antiquités de la collection d'Auguste Rodin en vue de leur donation à l’État. Les antiquités égyptiennes, furent étudiées par Charles Boreux [2] sous la direction de Georges Bénédite [3], frère de Léonce Bénédite.

Le 4 juillet, le Directeur des musée nationaux écrivit au Sous-secrétaire d'État aux Beaux-Art : « J'ai l'honneur de vous faire connaître que M. Rodin est actuellement à Londres mais que, dès son retour, nous nous mettrons en rapport avec lui pour procéder à ce travail, le premier rendez-vous donné par MM. G. et L. Bénédite et Michon n'ayant pas abouti, par suite de son absence." [4]

A Meudon comme à Paris, les secrétaires de Rodin servaient de scribes aux différents conservateurs du Louvre : H. Delarue [5], établit un pré-inventaire par lieux du domaine de Meudon qui permet de situer les différents espaces de conservation de la collection à cette date [6]. D'autres listes d'œuvres furent écrites par Paul Cruet, mouleur et homme à tout faire [7]. Nombre d’assistants de Rodin présentes à Meudon aidèrent les conservateurs du Louvre dans leur vaste tâche. On peut lire sur l'agenda de Rodin à la date du 13 août : "Judith Cladel/ Remerciements et impossibilité de se rendre à l'invitation de cette demoiselle étant très occupé par les inventaires des marbres antiques grecs romains et égyptiens." [8]

 

Dès le 9 juillet 1913, Georges Bénédite écrivit au Directeur des musées nationaux : 

"Je me suis rendu hier chez M. Rodin, à l'hôtel de Biron, pour y examiner les antiquités égyptiennes réunies par lui et formant déjà une abondante collection. Elle peut se décomposer ainsi : des torses royaux ou divins, le plus généralement en calcaire, de dimensions moyennes ; quelques têtes fragmentaires, un lion accroupi, rappelant de loin les lions du Sérapeum, mais approximativement de la même époque, c'est à dire de la fin des pharaons, un ensemble de bas-reliefs provenant de la partie supérieure d'un registre de décoration murale d'une chapelle ptolémaïque (lieu d'origine : Abydos ?), nombreux morceaux provenant de parois de tombes de l'ancien et du nouvel Empire ; plusieurs statues de bois, d'un petit volume ; un panneau de bois représentant la déesse-ciel Nouit, un couvercle de sarcophage anthropoïde de la XVIIIe dynastie malheureusement déparé par la perte de son nez, des fragments de stèle, des morceaux sculptés découpés commercialement dans des parois monumentales et comme on voit chez les marchands d'antiquités établis en Égypte. Tout cela est inégal, mais non exempt de beaux morceaux. Je signalerai en particulier un grand pan de bas-relief représentant Ramsès 1er tirant à l'arc - le fragment ne comprend que la partie supérieure de ce pharaon - et le haut d'une stèle archaïque qui détone par son caractère épigraphique dans ce milieu essentiellement figuratif. Un choix sévère s'imposera, car plusieurs morceaux sont manifestement faux. On voit que M. Rodin, en formant cette collection s'est laissé guider par des considérations de techniques ou de recherches d'un ordre tout à fait personnel, je veux dire en conformité avec ses théories artistiques. A cet égard elle formera une documentation complémentaire de son oeuvre, et c'est le point de vue duquel il convient de la considérer pour la juger exactement." [9]

Charles Boreux entreprit l'inventaire aux mois d'août et septembre 1913 [10]. Le 16 septembre, Georges Bénédite envoyait l'ouvrage achevé au Directeur des musées nationaux  accompagné d'une lettre répétant son jugement sur la collection [11] : 

"Le prix global ne paraît devoir atteindre environ 125 000 F. Ce n'est pas par leur valeur proprement vénale que ces objets se recommandent à l'attention. Leur possesseur n'a pas été guidé par des considérations de même ordre que celles de beaucoup de collectionneurs. Ses goûts se sont portés sur les antiquités dans lesquelles il voyait des éléments de documentation technique et des détails d'exécution intéressant l'art de la sculpture. M. Rodin attache avec raison une importance particulière à certaines pièces qui pour être banales au point de vue archéologique, n'en sont pas moins marquées au sceau du génie plastique des anciens égyptiens. Il y a donc inconvénient à mon avis à se placer sur le terrain de l'évaluation vénale pour apprécier l'ensemble d'objets réunis par M. Auguste Rodin. Ceci dit, je crois que les numéros suivants méritent d'être mis en vedette. Le haut de la stèle de l’Ancien Empire n° 107 est une pièce d’une haute importance philologique ; elle donne la valeur d’un signe complètement inconnu jusqu’à ce jour. Nous l’avons coté pour cette raison 3500 F : en réalité, ce document n’a pas de prix. Le n° 180 est un joli bas-relief du Nouvel Empire coté 1000 F ; le n° 83 est une importante statue d’homme debout vêtue du manteau macédonien ; le n° 85 est un délicieux modèle de sculpteur qui atteindrait une valeur très haute si le nez n’avait pas été restauré. Je vous signalerai également le beau panneau de cèdre n° 199. C’est une pièce digne d’un grand musée. Le bronze n° 234 représentant le roi éthiopien Kashta dans son état actuel est évalué par nous à 2000 francs. Le décapage de ce bronze pourrait révéler une valeur artistique supérieure. Le pied de statue n° 551 bis est une pièce très remarquable et qui ferait honneur à notre collection de bronzes si nous la possédions : elle est cotée 2500 francs. M. Auguste Rodin possède, enfin, une très jolie collection de masques de sarcophages de l’époque gréco-romaine parmi lesquels les n° 391 et 555 sont particulièrement remarquables. Nous les avons cotés respectivement 1000 et 2500 francs. Je mentionne pour terminer un faucon en bois peint (n° 562) qui n'a qu'une faible valeur marchande en tant que pièce de série, mais qui intéresse grandement avec raison son possesseur par des qualités d'art qui sont les qualités habituelles de ces représentations d'animaux. L'admiration qu'éprouve M. Rodin pour cet objet est amplement justifié indépendamment de toute considération de prix.  [12]

Le discours de Georges Bénédite différait évidemment de celui d'Étienne Michon. Le conservateur du département égyptien considéra certes la qualité des œuvres du point de vue de l'archéologue, mais n'omit pas de mentionner le caractère exceptionnel d'une collection constituée par un sculpteur. L'homme était à l'évidence, de par ses liens avec Léonce Bénédite [13], un familier de l'œuvre de Rodin, capable de comprendre l'enjeu d'une telle donation et la nécessité de conserver l'intégrité des collections. Ancien élève de l’École des Beaux-Arts et directeur du département égyptien du Louvre, Bénédite avait la capacité de saisir le désir d’un artiste. Son élève Charles Boreux fit ainsi son éloge : Tout d’abord, c’est à lui que revient l’honneur d’avoir réorganisé le Département égyptien selon un plan tout à fait nouveau . […] Georges Bénédite, le premier, eut le mérite de comprendre qu’un musée égyptien, en particulier, n’est pas uniquement fait, malgré les apparences, pour les érudits de profession, mais que des artistes, eux-aussi, ou simplement même des gens cultivés ont le droit d’y aller chercher et doivent pouvoir y trouver des émotions d’ordre purement esthétique. »[14]

 

En 1914, la totalité des inventaires était achevée mais il fallut attendre encore deux ans avant que l'acte de donation ne fut signé. A cette époque, Rodin vivait dans ce grand rêve de réunion des arts et inscrivit dans un de ses carnets : "Je ferai mes conférences sur les antiques sur mes tableaux, sur mes dessins, sur mes Égyptiens et ce sera le catalogue le grand des chef d'œuvres." [15]

 

En 1915, les conservateurs du musée du Louvre furent à nouveau sollicités pour réévaluer l'état des collections, en vue de l'acte de donation imminent.

Le 17 août 1915, Georges Bénédite écrivait au Directeur des musées nationaux :

« J’ai l’honneur de vous confirmer les termes de mon rapport du 16 septembre 1913 au sujet de l’évaluation de la collection d’antiquités égyptiennes de Monsieur Auguste Rodin. Le prix global auquel M. Boreux est arrivé par une estimation extrêmement sévère atteint 124956 francs. Une estimation contradictoire faite par un marchand doublerait peut-être cette somme parce qu’elle porte sur environ 560 objets dont beaucoup ont des cotes qui ne dépassent pas 50 francs. Il suffit d’en doubler l’évaluation pour grossir considérablement notre total. Mais, lors même que nous porterions à 200 000 francs, il n’en resterait pas moins que le principal intérêt de la collection soumise à notre examen, n’est pas son prix marchand. C’est l’attestation que l’un des plus grands artistes de notre temps qui a rénové la sculpture vivait journellement en contact avec les œuvres de l’art égyptien. Les entretiens que j’ai eus avec lui m’ont montré à quel point il goûtait et, je peux dire, savourait la technique de ses principaux morceaux. Je considère donc cette belle réunion d’objets égyptiens comme un document biographique important qui intéresse la postérité aussi longtemps que l’œuvre de Rodin. Nous serions bien aises aujourd’hui de pouvoir reconstituer les objets qui ont contribué à la formation du génie ou du talent des grands artistes du passé. L’occasion est bonne de faire ce travail nous-mêmes pour un de nos plus grands contemporains et je crois que c’est le véritable point de vue auquel il convient de se placer pour les monuments antiques réunis dans l’hôtel Biron. G. Bénédite Je crois devoir ajouter que, conformément à l’avis formulé par Monsieur Rodin, l’inventaire correspond à l’état actuel de la collection, aucune antiquité n’en ayant été retirée. »[16]

 

Le 1er avril 1916, Rodin signa la première donation de ses biens à l’État français comprenant ses collections d'antiques inventoriées par les conservateurs du Louvre [17]. Le 13 septembre, un deuxième acte prit en compte la collection de sculpture européenne [18] ; enfin, le 25 octobre, un troisième vint ajouter les objets d'art d'Orient et d'Extrême-Orient. Le 15 septembre, la Chambre des Députés vota l’acceptation de la donation. Le 9 novembre, le Sénat confirma la décision de la Chambre par 209 voix contre 26. Enfin, le 15 décembre, l’Assemblée nationale vota l’établissement du musée Rodin à l’Hôtel Biron.

 

En 1917, Judith Cladel écrivait à Léonce Bénédite : “J’ai reçu un mot de votre frère me disant que le petit travail de révision des fiches des antiquités égyptiennes et la désignation des pièces capitales se fera plus aisément sur place." [19]

 

Le 12 mars 1919, un décret fonda l'établissement du musée Rodin qui ouvrit ses portes au public le 4 août. Léonce Bénédite, le premier conservateur, publia le catalogue sommaire des Oeuvres d’Auguste Rodin et autres oeuvres d’art de la donation Rodin . Des marbres antiques succinctement décrits étaient exposés dans le vestibule de l’hôtel Biron, un choix d’œuvres égyptiennes était présenté dans une salle du premier étage appelée "salle des antiques", d’autres marbres greco-romains trouvaient place dans le jardin : "Dans le vestibule et sur l'escalier, les antiques les plus rares, comme patronant l'oeuvre du maître, comme indiquant la source perpétuelle à laquelle puisait son inspiration." [20]

 



[1] Rodin à Paul Escudier, [fin 1909], L. 1264, musée Rodin, cf. Auguste Rodin, Correspondance de Rodin, 1908-1912, vol. III, Paris, musée Rodin, 1987, n° 103, p. 92.

[2]  Attaché des musées nationaux, neveu d’un des banquiers, collectionneurs et mécènes de Rodin, Joanny Peytel.

[3]  (1857-1926). Il était conservateur au département égyptien du Musée du Louvre depuis 1907.

[4]  Musée Rodin.

[5]  Mi-mai 1912-15 août 1913, 15 novembre 1913-25 avril 1914.

[6]  Liste établie par H. Delarue, s.d., musée Rodin.

[7]  Liste établie par Paul Cruet, s.d., musée Rodin.

[8]  Anonyme, s.t., Le Cri de Paris, 24 août 1913.

[9]  Lettre de Georges Bénédite au Directeur des musées nationaux, 9 juillet 1913, musée Rodin.

[10]  Lettre de Charles Boreux à Rodin, 28 août 1813, musée Rodin ; lettre de Rodin à Charles Boreux, 29 août 1913, musée  du Louvre, département des antiquités égyptiennes.

[11]  L'inventaire manuscrit rédigé par Charles Boreux est aujourd'hui conservé au département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre. Il présente une description de chaque œuvre par lieu, accompagnée parfois d'un dessin ou du relevé des hiéroglyphes.

[12]  Lettre de Georges Bénédite au Directeur des musée nationaux, 16 septembre 1913, musée Rodin.

[13] Léonce Bénédite était à l'époque directeur du musée du Luxembourg, membre de la commission chargée de l'inventaire des oeuvres de Rodin et  fut désigné par le sculpteur pour être un de ses trois exécuteurs testamentaires, aux côtés de Joanny Peytel et d'Étienne Clémentel. Il deviendra en 1919 le premier conservateur du musée Rodin.

[14] Charles Boreux, Georges Bénédite (1857-1926), Paris, 1927, p. 256.

[15]  carnet 12 , folio 11 recto, musée Rodin, cf. Claudie, Inventaire des dessins, T. I à V, Paris, musée Rodin, 1984-1992, T. V, 1992.

[16] Archives des musées nationaux, Z21,1915, 29 novembre.

[17] cf. archives musée Rodin.

[18] Liste manuscrite des oeuvres adréssée par Léonce Bénédite au ministre, juillet 1917, archives musée Rodin.

[19]  Lettre de Judith Cladel à Léonce Bénédite, 9 octobre 1917, musée Rodin.

[20]  Léonce Bénédite, “Le musée Rodin”, Les Arts, n° 168, 1918, p. 10-24.