Les vases en albâtre dans la collection de Rodin

Par Bénédicte Garnier

 

Rodin n'acquit par moins de cent trente vases en albâtre mais les archives du musée Rodin conservent peu de traces de leur acquisition, effectué peut-être par lots. Le 10 février 1908, l’antiquaire Mikas reçut pour le compte d’Élie Géladadakis la somme de 200 francs pour “un pied fragment en marbre d’un vase en albâtre” (Archives Géladakis, musée Rodin). Le 24 août 1910, Oxant Aslanian expédia d’Égypte un lot de quinze antiquités pour 1250 francs dont “un grand vase en albâtre avec anse” (Archives Aslanian, musée Rodin). Enfin, le 4 octobre 1910, Rodin acheta auprès de Joseph Altounian “deux petits [vases] dont un bol en pierre dure” (Archives Altounian, Musée Rodin).

Lorsque Charles Boreux, conservateur au musée du Louvre, inventoria la collection de vases en 1913, il n’en compta pas moins de cent vingt, qu’il regroupa pour certains par lots. Les objets furent alors décrits parfois incomplets et restaurés, souvent abimés et ébréchés.

Rodin n’en exposa que quatre à l’hôtel Biron, privilégiant dans ce musée à l’usage des jeunes artistes les œuvres égyptiennes de plus grand prestige. Il conserva la quasi totalité de sa collection dans les différents espaces de la Villa des Brillants, enfermés dans les vitrines du pavillon de l’Alma, de l’atelier de peinture, de l’atelier Tweed et d’un petit local situé à gauche de la porte d’entrée du musée des antiques. Ces vases, comme leur utilisation le montre, appartenaient au monde de l’atelier.

Toutefois, quelques-uns furent choisis par Léonce Bénédite pour figurer dès 1919, dans une vitrine de la salle des antiques, au premier étage de l'hôtel Biron, dans le nouveau musée Rodin.

 

Charles Berthelomier, Salle des antiques à l'hôtel Biron, vers 1920, musée Rodin, Ph. 3864

 

Les vases en albâtre et l'art de Rodin

La collection de vases en albâtre est remarquable par son importance quantitative, liée à son utilisation dans l'art de Rodin. Le sculpteur acheta des vases en grand nombre, comme pour les céramiques, afin d'avoir à sa disposition un vaste répertoire de formes dans lequel il pouvait puiser à loisir des matériaux d’assemblage. Ainsi l'objet de collection se métamorphosait en matériau de l'oeuvre, sorte de ready-made avant l'heure. Le sculpteur choisit des contenants susceptibles de recevoir ou de supporter ses figures en plâtre. Le travail d’assemblage s’accomplit tout d'abord par collage avec les originaux en albâtre, jouant de la couleur jaunâtre et de la translucidité du matériau. Chez Rodin, le vase s’apparentait au socle qui soutient, toujours dans un fragile équilibre, la figure humaine.

 

Auguste Rodin, Assemblage : Nu féminin à tête de femme slave, assis sur un vase en albâtre,

plâtre et albâtre, H. 23,7 ; L. 13,2 ; P. 11,5, musée Rodin, S. 681 ©musée Rodin (Adam Rzepka)

 

Dans le cas de l'assemblage intitulé "Petite source", le sculpteur réalisa tout d'abord une maquette avec un vase en albâtre et une figure en plâtre, qu'il fit mouler en tirer plusieurs exemplaires en plâtre. Ainsi élimina-t-il l'aspect jaunâtre et translucide de l'antique pour l'unité d'un matériau blanc et opaque. La figure émergeait du vase et de l'eau, telle une Vénus anadyomène. Elle prenait racine dans le lointain passé de l'Antiquité égyptienne, pour ouvrir, comme la déesse d'une mythologie réinventée, de nouvelles voies pour la sculpture du XXe siècle.

 

Auguste Rodin, La petit source, plâtre, H. 14,8 ; L. 12,5 ; P. 9,6, musée Rodin, S. 3720 ©musée Rodin (photo Christian baraja)

 

 Rodin se servit également d'un petit vase en albâtre de sa collection pour servir de socle à un autre objet antique, assimilant per cette présentation l'hybride à la propre création.

Art hellénistique, Torse d'Éros sur un vase, terre cuite et albâtre,

H. 15,7 ; L. 5,3 ; P. 4,1, musée Rodin, Co. 680 ©musée Rodin (Christian Baraja)

 

Le matériau dure et translucide inspira aussi Rodin dessinateur qui saisit au crayon, sur un fragment de vase cassé, une figure agenouillée et annotée : Vase brisé / Poésie. Le musée possède aujourd'hui des fragments du vase, encore enduits par endroits du plâtre d'une ancienne restauration. L'annotation de la main de Rodin renvoit-elle à l'objet, lui-même sublimé par son état qui en décuple la force et inspire la création ? Le sculpteur avait dit : «Comme le fragment de musique me touche comme un antique cassé»[1]. Il écrivit sur l'albâtre pour infléchir le sens de la figure, comme il le faisait sur ses dessins, et livrait ainsi les clés de son œuvre et de sa collection.

Auguste Rodin, Nu agenouillé, graphite sur albâtre, musée Rodin, Co. 5972 ©musée Rodin (Adam Rzepka)


[1] Musée Rodin, carnet 31, folio 12 recto, cf. Claudie Judrin, Inventaire des dessins, Tome V, Paris, musée Rodin, 1992, p. 170.