Iâa, fils de Padihorpé

Statue naophore

Égypte > région memphite  ?

Les derniers temps > Époque tardive > Époque saïte (664-525 av. J.C.), première moitié de la XXVIe dynastie

[voir chronologie]

Granit gris tacheté de cristaux blancs

H. 26,00 cm ; L. 12,40 cm ; P. 20,50 cm

Co. 3378 

Commentaire

Etat de conservation

L’œuvre est fragmentaire. La partie inférieure de la statue naophore est conservée à partir de la taille et au-dessous des coudes jusqu’au socle, à l’arrière, et seulement jusqu’aux genoux, à l’avant.

Les parties conservées sont en relativement bien préservées. On observe cependant de nombreux éclats sur les avant-bras, les côtés des cuisses et des mollets, les pieds, ce qu’il reste du socle et du pilier dorsal ainsi que sur le naos, en particulier la partie supérieure, dont il manque un fragment. Le plissé du pagne semble légèrement érodé en surface.

Description

Le personnage, agenouillé sur ses talons et les orteils reposant sur le socle, présente devant lui un naos rectangulaire, dont la forme est bien identifiable même si la partie supérieure est endommagée. Il est posé sur ses genoux et légèrement incliné vers l’arrière. D’une hauteur totale de 13,3 cm, il abrite une image d’Osiris, réalisée en très haut relief. Le dieu est représenté debout sur un petit piédestal. Momiforme, son corps est entièrement gainé mais ses formes se devinent sous le linceul, d’où seules les mains dépassent. Il a les bras croisés sur la poitrine ; il tient dans la main droite le sceptre héqa et dans la main gauche le sceptre nekhakha ou flagellum, attributs traditionnels du dieu. Il porte sur la tête une couronne atef (couronne blanche flanquée de deux larges plumes d’autruche). Le visage du dieu est allongé ; ses yeux, nez, bouche et oreilles ont été matérialisés en dépit de la dureté de la pierre. Il est figuré avec une barbe, dont l’essence divine se reconnaît à la courbure de son extrémité. Si le naos adopte ici sa forme la plus simple, il peut, dans certains cas, prendre une apparence qui rappelle la façon dont se présente l’effigie de la divinité dans le saint des saints. Il peut ainsi être couronné d’une corniche à gorge, orné d’un disque solaire ailé ou encore se terminer par un sommet bombé (PERDU, 2012, p. 59).

 

L’homme est vêtu d’un pagne court et plissé, visible seulement sur le côté des cuisses et le bas du dos. La largeur des plis est conséquente (environ 0,5 cm). Bien qu’aucune languette ne soit visible au-dessus des genoux – du fait de la présence du naos – le dignitaire porte sans doute le pagne chendjyt. Costume exclusivement royal à l’origine, ce pagne est porté par les particuliers dès la Ve dynastie, voire avant (VANDIER, 1958, p. 108), d’abord exceptionnellement puis, à partir du début du Moyen Empire, plus régulièrement. Plus rare au Nouvel Empire, il est de nouveau fréquemment porté par les particuliers au Ier millénaire avant J.-C. On le trouve notamment sur les statues naophores, comme c’est sans doute le cas ici, ou encore sur la statue CG 656, conservée au Musée du Caire (BORCHARDT, 1930, p. 2-3 et pl. 121) et datée de l’Époque tardive (XXVIe-XXXe dynastie).

 

Les mains, relativement petites, sont posées à plat sur les parois latérales du naos. Les ongles sont difficiles à identifier à l’œil nu du fait de l’état de l’œuvre mais également de la couleur de la pierre ; ils sont soigneusement indiqués par une incision simple et sont légèrement bombés. Les mains se situent dans le prolongement de la ligne des avant-bras, seule une faible dépression marque la présence des poignets.

Les doigts de pieds sur lesquels il est en appui sont légèrement écartés. Comme sur les mains, les ongles sont marqués par une incision et ressortent en léger relief. Si l’arrière des pieds a été laissé plat, le dessus adopte une courbure réaliste. L’espace entre les jambes (tibias) et le socle n’est pas totalement évidé.

 

Le pilier dorsal, partant du socle, est en faible saillie. Il est inscrit d’une colonne de hiéroglyphes. Quant au socle à proprement parler, lui aussi originellement inscrit d’une ligne de hiéroglyphes, il est difficile de restituer sa hauteur initiale ainsi que sa forme : totalement rectangulaire ou à l’avant arrondi ?

 

Il ressort de cette œuvre l’impression que la pierre, très dure, n’a pas permis d’exécuter un travail très fin et détaillé.

 

La statue théophore, dont la statue naophore est une variante puisque l’image divine est placée dans un naos au lieu d’être « tenue » par l’individu, est la statue de temple par excellence. Apparaissant à la XVIIIe dynastie, elle connait un développement important surtout à partir de l’époque ramesside jusqu’au Ier millénaire.

La statue naophore est une typologie exclusivement masculine et non-royale. Contrairement au pharaon, aucun particulier ne peut être représenté assis sur un siège, en face ou à côté de la divinité : cette position est incompatible avec le lien hiérarchique qui existe entre l’homme et le dieu. Cependant, en deux comme en trois dimensions (rare avant le Ier millénaire), l’homme peut être représenté agenouillé, face à la divinité ou son image, les deux mains levées, dans un geste de prière et d’adoration. En revanche, certaines attitudes ne sont pas reproduites en deux et en trois dimensions. En deux dimensions, le simple particulier n’est jamais représenté derrière et dans le même sens que la divinité car aucun échange n’est possible, il y a donc contradiction avec ce que l’on trouve en ronde-bosse, notamment les statues naophores. Il n’existe d’ailleurs aucune représentation en deux dimensions d’individu naophore.

Ainsi, l’image double – l’homme (le « porteur ») et l’image divine – représentée à travers les statues théophores ou naophores, se trouve sous forme de face à face en deux dimensions, dans des scènes d’adoration sur des stèles par exemple. La statue naophore n’est autre que la transcription dans l’espace d’une scène de culte. Cependant, ce n’est pas dans la position de l’orant, les bras levés, dans une attitude de prière qu’il faut restituer l’individu. Sur les statues théophores, le lien avec l’image est matérialisé par les mains, sans qu’elles touchent directement, du moins à l’origine, la divinité : elles sont tournées vers le bas, dans la position de l’attente respectueuse. Dans le cas des statues naophores, les mains sont généralement tournées vers le naos au lieu d’être orientées vers le sol, pour des raisons techniques et d’unité de volume. Il arrive néanmoins que des statues naophores aient effectivement les deux mains posées à plat sur les cuisses, les paumes tournées vers le sol, dans l’attitude de l’attente respectueuse, comme c’est le cas de la statue conservée au Musée égyptien du Caire CG 665 (BORCHARDT, 1930, p. 12-13 et pl. 122), datée elle aussi de la XXVIe dynastie. Cette position des mains indique que l’homme attend quelque chose du dieu, son supérieur : des hésout, des « faveurs » ou « récompenses » données par des puissances supérieures à un inférieur, généralement une protection et surtout une partie des offrandes que reçoit le dieu dans son temple.

À partir de la XXVIe dynastie se greffe sur le schéma fondamental un élément nouveau, issu de la vision perspective : le lien premier entre les deux images de l’homme et du dieu, à savoir le face à face, s’efface derrière une manière plus simple de voir le naos qui est désormais véritablement perçu comme un objet porté. Le support qui pouvait relier le naos et le socle disparait ; le naos n’est alors plus placé devant les genoux mais directement sur les cuisses, comme c’est le cas pour la statue du musée Rodin. Parallèlement, les textes précisent que l’homme porte le naos. La conception fondamentale disparait donc face à la perception réelle. 

 

Œuvres associées

La section égyptienne des Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles possède une tête de personnage masculin (E 4395 ; SPELEERS, 1923, p. 86, n°326 ; DE MEULENAERE, 1991, p. 243-245 (1), fig. 1 et pl. 27 ; MÁLEK, 1999, p. 807-808 (801-748-090) ; JANSEN-WINKELN, 2014, p. 957 (60.385)), présente dans ses collections depuis 1913 sans que l’on sache dans quelles conditions elle a été acquise. L’homme porte une perruque dite « en bourse » laissant dégagées de grandes oreilles. Le visage, ovale, est très endommagé en son centre et ne permet pas de distinguer les traits du personnage en-dessous des yeux étirés en amande. Sur le fragment subsiste encore l’épaule gauche.

À l’arrière de la tête, on distingue la partie supérieure d’un pilier dorsal en saillie portant une colonne d’inscriptions hiéroglyphiques gravées (lecture de droite à gauche) qui commence à mi-hauteur de la tête. Il s’agit du début d’un proscynème (formule d’offrandes) adressé à Ptah-Sok(ar-Osiris). Les deux fragments du musée Rodin et du musée de Bruxelles n’étant pas jointifs, ce sont le matériau et les dimensions, mais surtout les inscriptions qui ont permis de les associer. D’après Herman De Meulenaere, « le raccord des deux morceaux a permis à la tête de Bruxelles de retrouver une identité et au fragment du Musée Rodin une provenance. » (DE MEULENAERE, 1991, p. 245).

 

On peut également compter parmi les objets associés un moulage de l’assemblage statuaire, conservé au musée Rodin sous le numéro Co. 3427. Les dimensions d’origine de la statue ont ainsi pu être restituées, la hauteur étant estimée à environ 47 cm. 

Inscription

Une colonne de hiéroglyphes en creux, bordée de lignes verticales, est gravée sur le pilier dorsal (lecture de droite à gauche). Elle se poursuit par une ligne de hiéroglyphes en creux, délimitée par des lignes horizontales, faisant le tour du socle (lecture de droite à gauche) mais conservée uniquement sur les faces arrière et latérales. Les signes sont plus grands que sur le pilier dorsal.

 

L’inscription complète portée par le pilier dorsal nous est connue grâce au fragment complémentaire conservé à Bruxelles et divers parallèles. Il s’agit d’une formule d’offrandes classique ; le début du proscynème reprend une tournure caractéristique de l'Ancien Empire, la suite correspond à la version inaugurée au Moyen Empire, suivant la veine archaïsante en vogue à l’époque saïte.

Elle est adressée par le dédicant, Iâa, au dieu Ptah-Sokar-Osiris – une forme syncrétique d’Osiris et des divinités memphites Ptah et Sokar –, désigné non pas comme « seigneur de Rosetaou » mais « seigneur de la Chetat ». Si ce n’est pas le cas ici, ce mot « Chetat » ou « Chetayt » peut être déterminé par le signe de la maison qui sert à désigner un édifice, en l’occurrence un sanctuaire : la tombe de Sokar (EDWARDS, 1986, p. 34). Or, ce sanctuaire de Sokar se trouvait dans Rosétaou, une zone désertique qui devait s’étendre de Giza à Saqqara, dans la région memphite, provenance supposée de notre statue.

 

 

Enfin, en ce qui concerne les anthroponymes, le nom Iâa (RANKE, 1935, p. 5, n°6) est surtout attesté au début de la XXVIe dynastie dans la région memphite et à Thèbes (DE MEULENAERE, 1991, p. 245) ; le nom de son père, Padihorpé, est également bien attesté dans les inscriptions égyptiennes des époques tardives (RANKE, 1935, p. 125, n°8). Concernant le nom It, on le trouve tout au long de la période pharaonique (RANKE, 1935, p. 50, n°13). Le lien qu’entretient It, mentionné sur le socle, avec Iâa et Padihorpé, évoqués sur le pilier dorsal, ne peut être établi grâce aux portions de texte conservées.

Historique

Acquise par Rodin en août-septembre 1912 (achat en vente privée) chez Joseph Altounian, antiquaire au 10 rue Saint-Lazare à Paris.

 

Inventaire Boreux 1913 : Hôtel Biron, DRE 92 « Fragment (partie inférieure à partir de la taille) d’une statuette de personnage agenouillé tenant devant lui un naos renfermant une statue d’Osiris. Le pilier dorsal donne le nom de l’[hiéroglyphes]. Granit noirâtre. Haut. 25 Larg. 20 »

 

Donation Rodin à l’État français 1916

Commentaire historique

Nous savons par divers documents qu’entre 1910 et 1914, Joseph Altounian a parcouru les chantiers de fouilles de Philae, Éléphantine, Deir el-Bahari, Abydos, Héracléopolis, Memphis et Saqqarah à la recherche d’antiquités pour le compte de Rodin.

 

En 1987, Luc Limme, alors conservateur-adjoint de la section égyptienne des Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, demanda au musée Rodin l’autorisation de voir plusieurs statues, dont la Co. 3378, car l’égyptologue Herman De Meulenaere, soupçonnait un raccord avec une tête de Bruxelles. Limme demanda un dépôt de 6 mois du fragment du musée Rodin (dépôt du 15 décembre 1987 au 15 juin 1988). Ayant les deux fragments à sa disposition, De Meulenaere confirma qu’ils appartenaient à la même statue. Il put les étudier, relever les hiéroglyphes, traduire les inscriptions et ainsi indiquer une origine memphite et avancer une datation au début de la XXVIe dynastie (DE MEULENAERE, 1991, p. 243-245). En 1988, le musée de Bruxelles réalisa également en double exemplaire un moulage en plâtre des deux parties, superposées au moyen d’une tige en métal dont la hauteur correspond à la partie manquante : l’un est conservé au musée Rodin (Co. 3427) et l’autre à Bruxelles.

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