Coupe égyptienne aux deux tilapias et environnement végétal aquatique

Egypte > provenance inconnue

Nouvel Empire

[VOIR CHRONOLOGIE]

H. 4: D. 20,5

Co. 5925

Commentaire

Etat de conservation

L'œuvre est en bon état de conservation. La coupe est brisée en plusieurs morceaux : un principal et huit autres plus petits provenant principalement du bord. De nombreux petits morceaux sont manquants et empêchent donc la reconstitution totale de la coupe. La pellicule glaçurée se détache en plusieurs endroits.

Description

Cette coupe en faïence bleue est décorée à l’intérieur et à l’extérieur, respectivement de deux gros poissons tilapia (tête-bêche et dont s’échappe une ligne en pointillés, peut-être afin de suggérer leur nage) et de plantes aquatiques. Le décor extérieur présente seize motifs végétaux émergeant d’un motif géométrique évoquant une étoile. Beaucoup de coupes du même type présentent des motifs comparables, à l’instar de la coupe 26.7.905 du Metropolitan Museum of Art de New York, la coupe AF 6895 conservée au musée du Louvre. ou encore l’objet inv.no. ECM.1762 de la collection Eton Myers de Birmingham. Il est très probable que ce genre de décor évoque un environnement de marais ou surtout de jardin aménagé avec un étang central. De nombreux textes poétiques du Nouvel Empire, époque à laquelle ce type de coupes est produit, vantent la beauté des jardins d’agrément et des pièces d’eau de sites urbains comme Per-Ramsès, la capitale de Ramsès II, dont il est dit que « ses étangs regorgent de poissons, ses bassins sont couverts d’oiseaux » (papyrus Rainer 53, 16-23).

 

Cette coupe s’inscrit parfaitement dans la tradition des coupes glaçurées bleues du Nouvel Empire, très en vogue à partir du règne d’Hatchepsout, et parfois dites « coupes au Noun » (Strauss 1974), en référence à l’océan primordial Noun que leur couleur d’un bleu profond et leurs motifs nilotiques pourraient évoquer. Cet environnement regorge de symboles très importants dans la mythologie et les rites égyptiens, et le rôle rituel de cette vaisselle a été mis en avant à plusieurs reprises (récemment Budka 2013). Elle est en effet retrouvée en grande quantité dans des temples, particulièrement ceux dédiés à Hathor, à proximité de chapelles funéraires, et jusque dans les sarcophages, à proximité immédiate de la tête du défunt – quoiqu’elle soit aussi signalée en contexte domestique. Il est probable qu’il s’agissait dans tous les cas d’une vaisselle d’élite, voire de fête, à fortes connotations religieuses et funéraires. Le décor végétal évoque donc les marais primordiaux du Noun, les marais de Chemni où Horus fut élevé en cachette par sa mère Isis dans les mythes osiriens, mais aussi la crue du Nil. Le monde aquatique évoque de façon générale toutes les notions liées à la fertilité, la fécondité, la prospérité et la résurrection : c’est pourquoi la déesse Hathor est aussi un élément fréquent du décor de ces coupes, notamment sous sa forme de vache et du sistre.

 

Dans le cas de la coupe Co. 5925, ce sont les poissons tilapia qui remplissent ce rôle. Apparaissant très fréquemment en contexte funéraire, ces poissons sont associés par les anciens Egyptiens à la renaissance et au renouveau pour deux raisons au moins : d’une part, leur ponte se déroule dans le lit majeur du fleuve, ce qui fait qu’ils se reproduisent au moment de la crue du Nil et sont particulièrement abondants et de grande taille à cette période. D’autre part, les Egyptiens avaient probablement observé un phénomène zoologique particulier : le tilapia incube ses œufs dans sa propre bouche, ce qui fait que les petits s’en échappent à la fin de la période de couve, donnant ainsi probablement l’impression d’une forme de génération spontanée (Dambach & Wallert 1966). C’est probablement à la lumière de ce phénomène qu’il faut lire l’origine du motif du tilapia de la bouche duquel s’échappe trois tiges de lotus, qui apparaît ici et est extrêmement répandu sur ce type de vaisselle ; on peut également y voir une confirmation dans le fait que seule la fleur du milieu est épanouie, tandis que les deux autres sont encore en bouton. On a également proposé, sans que ces symboliques soient mutuellement exclusives, qu’il s’agisse d’une écriture cryptographique du concept de maa-kherou, « juste de voix », c’est-à-dire le fait que le défunt soit admis dans l’au-delà après le jugement d’Osiris. Une autre interprétation pourrait également y voir une référence à la crue, dont le nom hiéroglyphique, akhet, s’écrit au moyen de trois fleurs de lotus ou de papyrus. On connaît d’ailleurs toute une « vaisselle du Nouvel An », peut-être comme cadeaux que s’offraient des membres de l’élite à cette occasion ou peut-être comme vaisselle rituelle destinée à des libations, sous la forme de vases thériomorphes figurant des animaux liés à la notion de fertilité (gazelles, bouquetins, et donc tilapias) avec en bouche une fleur de lotus : on peut par exemple en voir un échantillon représenté dans la tombe thébaine de Qenamon,TT 93. Ces mêmes animaux font d’ailleurs également partie du bestiaire qui peut être représenté sur les « coupes au Noun ».

 

Il est possible de restituer le processus de fabrication des objets glaçurés comme la coupe Co. 5925. La forme de la coupe a tout d’abord été modelée, moulée ou façonnée au tour, puis enduite d’une pâte siliceuse mêlée à des pigments. Durant la cuisson, la glaçure s’opère, donnant naissance à un objet finement émaillé. Le décor est ensuite peint en noir sur le fond bleu ainsi obtenu. La couleur choisie pour ces coupes n’est évidemment pas anodine. Bien que synthétique, cette couleur bleue de la glaçure est chargée de symbolique divine. Les Egyptiens distinguaient d’ailleurs la couleur bleue naturelle de la turquoise ou du lapis-lazuli de la couleur synthétique, en ajoutant maa (véritable) devant hesebedj (bleu).

 

La silice est l’élément nécessaire à la vitrification, et se retrouve dans le sable et le quartz omniprésents en Egypte. Pour pouvoir le fondre aux basses températures maîtrisées dans l’Antiquité, cependant, le quartz nécessite l’ajout de fondants ; en Egypte, on emploie des alcalis tels que la soude, présente naturellement dans le natron, également facile d’accès dans les déserts égyptiens et également largement employé dans les processus de momification. Enfin, c’est l’oxyde de cuivre qui produit la couleur bleue, parfois additionné de cobalt pour en renforcer la teinte. Le cuivre est également largement disponible en Egypte, dans le Sinaï et dans le désert oriental.

 

La collection égyptienne du musée Rodin possède une coupe similaire à la Co. 5925 par la technique, le décor et la datation, la Co. 2485. Le fragment de vase lotiforme Co. 5813 de la collection, d’époque hellénistique ou romaine, s’inscrit également dans cette tradition de vaisselle égyptienne en faïence.

Inscription

Anépigraphe.

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